autrefois, jadis et naguere



lundi, février 05, 2007

repenser l'identité

"On peut le regretter, mais il n'en est pas moins vrai que nous avons appris à désirer à l'intérieur des normes hétérosexuelles et des structures sexistes que nous ne pouvons plus trouver naturelles, ni exhaustives de toutes nos possibilités d'identification. Puisque la déconstruction de cette identité imposée n'effacera pas l'habitude du désir, il serait peut-être plus profitable de mettre à l'épreuve la résistance à l'identité depuis l'intérieur du désir tel que nous l'avons appris. Si on peut douter que le désir entre des hommes, ou entre des femmes, soit un désir pour « le même », il est également vrai que, puisque nous avons été formés au désir en étant imprégnés de cette idée, l'homosexualité peut devenir un modèle privilégié de rapport au même. Ce modèle rend manifeste non les limitations mais la valeur inestimable des relations de similitude, ou plus exactement de l'homo-relationnalité. Le désir gay recèle peut-être une inaptitude révolutionnaire à la socialité hétéroïsée — c'est-à-dire bien sûr à la socialité telle que nous la connaissons. La conséquence politique la plus radicale de l'homoïté que je propose d'explorer dans le désir gay est une redéfinition si fondamentale de la socialité qu'elle pourrait exiger, au moins provisoirement, de renoncer à la relationnalité elle-même.
C'est ce projet difficile que nous hasarderons dans le quatrième chapitre avec Gide, Proust et Genet. Il ne faut pas comprendre cette entreprise littéraire comme un appendice divertissant aux arguments avancés dans le reste du livre, mais au contraire comme une contribution essentielle. Ces écrivains — contrairement aux théoriciens gays et lesbiens actuels — sont attirés par les tendances anticommunautaristes qu'ils découvrent dans le désir homosexuel. Pour eux, l'altérité peut être conçue comme offrant une série de relais pour un processus d'extension de soi. Aussi éloignés que possible de nos propres débats théoriques, L'Immoraliste, Sodome et Gomorrhe et Pompes funèbres y contribuent pourtant de façon cruciale : ils démontrent en effet comment le désir pour le même peut nous libérer de la psychologie oppressive qui conçoit le désir comme manque et fonde la socialité sur le trauma et la castration. Une nouvelle réflexion sur l'homoïté pourrait nous amener à une dévalorisation salutaire de la différence — ou, plus exacte-ment, à concevoir la différence non comme un traumatisme qui
doit être surmonté (conception qui entretient, entre autres choses, l'antagonisme entre les sexes), mais comme un supplément inoffensif au même."

Léo Bersani , Homos, repenser l'identité, Odile Jacob

dimanche, février 04, 2007

Repnser l'identité

"L'homophobie est loin d'être morte aux États-Unis. Du moins a-t-elle de plus en plus mauvaise conscience. Et ce, malgré le fait qu'elle pourrait sembler sinon encouragée, du moins tolérée dans la plupart des États américains par l'absence de toute législation interdisant la discrimination sur la base de l'orientation sexuelle dans des domaines tels que l'emploi et le logement. En France, en revanche, alors que cette forme de discrimination est formellement interdite par la loi, l'homophobie, à en juger par la panique déclenchée récemment par la perspective de la reconnaissance juridique du couple gay, semble se porter à merveille. Cet apparent paradoxe s'explique facilement : la législation « prouve » que la France n'est pas un pays homophobe, ce qui permet aux arguments homophobes contre le mariage gay de se présenter comme reposant sur d'autres considérations ou impératifs, d'un ordre plus « élevé ». De telles unions représenteraient une menace pour l'ordre social, sans parler de l'ordre naturel dont ces arguments présupposent toujours la fragile mais indisputable hétérosexualité. Il est ainsi tout à fait possible de défendre les droits civiques des homosexuels (à l'exception du droit au mariage...) tout en nourrissant la conviction plus ou moins avouée que l'homosexualité est contre nature'. Ce serait par pure générosité que la société majoritaire octroierait aux gays et lesbiennes quelques-uns des droits dont jouissent la plupart des citoyens — la sélection de ces droits revenant donc tout naturellement à la majorité elle-même. Il y aurait ainsi des citoyens à part entière et des citoyens défectueux — avec ce paradoxe étrange que l'un des arguments opposés à la formation d'une identité minoritaire par les homosexuels (pour ne parler que de cette minorité-là) est précisément que de telles formations s'opposent à la primauté et à l'autorité de l'identité qu'ont en commun tous les Français : celle de citoyens de la République. A la différence de toutes les autres sociétés déchirées par la haine entre des groupes dont chacun défend férocement sa particularité, la France offrirait le modèle heureux d'une société universaliste où la reconnaissance d'une identité commune à tous les citoyens garantirait à chacun ses droits. Quelle perversité, alors, de la part des homosexuels de vouloir chercher une identité gay ou queer, eux qui, contrairement aux minorités raciales et ethniques, n'ont pas à souffrir d'un lourd passé identitaire ne sont « particuliers » que par un simple goût sexuel, et qui, ne serait-ce que grâce à la persécution qui les a toujours poussés à se dissimuler le mieux possible parmi ceux qui ne partagent pas ce goût, pourraient si facilement passer pour des citoyens normaux !
L'un des grands mérites des études queer est de proposer des analyses historiques permettant de mettre en évidence la confusion et la mauvaise foi qui règnent dans les polémiques actuelles, non seulement à propos de la reconnaissance juridique du couple gay, mais aussi et surtout contre la recherche d'une identité gay. Inspirés par les travaux de Foucault sur l'histoire de la sexualité (travaux dont la résonance a été beaucoup plus profonde aux États-Unis qu'en France), les historiens américains ont insisté sur le statut conceptuel de l'homosexuel. L'acte sexuel entre deux hommes (ou deux femmes) n'est pas un phénomène moderne ; ce qui est moderne, selon ces analyses, c'est l'invention de l'homosexuel comme type psychologique. Cette reconfiguration de certaines préférences érotiques en un type de caractère — en une sorte d'essence à détermination érotique — est, comme Foucault l'a établi de manière convaincante, un projet foncièrement disciplinaire. Loin d'être ce que des cohortes de commentateurs français ont dénoncé comme une menace antidémocratique au sein d'un universalisme foncièrement démocratique, l'identité homosexuelle est en fait une création hétérosexuelle. Elle constitue un des maillons importants dans une stratégie plus générale de classification visant à rendre totalement intelligibles, et par là susceptibles de manipulation, les activités érotiques des corps humains. Ce n'est donc pas l'existence d'une identité gay qui dérange ses critiques, mais d'une identité gay définie par les gays eux-mêmes, et dans leurs propres termes."

Léo Bersani, Homos, repenser l'identité, Odile Jacob

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