autrefois, jadis et naguere



samedi, janvier 27, 2007

Corydon

— J'avoue que je prends quelques précautions oratoires. Avant d'aborder la question, je cite Pascal et Montaigne.
— Qu'ont-ils bien à voir là-dedans?
— Tenez : ce sont deux phrases que je veux épingler en épigraphe; il me semble qu'elles posent la discussion sur un bon pied.
— Voyons ces citations.
— Vous connaissez celle de Pascal : J'ai grand-peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.
En effet, j'ai dû voir cela.
Je souligne le « j'ai grand-peur ».
Parce que?
Il me plaît qu'il soit effrayé. Je m'assure qu'il y a de quoi.
— Et voyons le Montaigne.
— Les lois de la conscience, que nous disons naître de la nature, naissent de la coutume.
— Je sais que vous avez de la lecture. On trouve ce qu'on veut, dans une bibliothèque bien faite, en cherchant bien. N'importe! pour une ligne échappée à Pascal, et que vous interprétez comme il vous plaît, vous avez beau front de vous abriter derrière lui!
— Croyez que je n'avais que l'embarras du choix. J'ai copié de lui d'autres phrases qui montrent que je ne fausse pas sa pensée. Lisez.
Il me tendit un feuillet où les mots suivants étaient transcrits :
La nature de l'homme est tout nature, omne animal. Il n'y a rien qu'on ne rende naturel. Il n'y a naturel qu'on ne fasse perdre.
— Ou si vous préférez :
— Il me tendit un autre feuillet, où je lus :
Sans doute que la nature n'est pas si uniforme. C'est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la nature; et quelquefois la nature la surmonte, et retient l'homme dans son instinct, malgré toute coutume, bonne ou mauvaise.
— Prétendez-vous que l'hétérosexualité soit simple affaire de coutume?
— Non point! Mais que nous jugeons selon la coutume en ne tenant pour naturel que l'hétérosexualité.
— Pascal serait flatté s'il savait à quelles fins vous le faites servir!
— Je ne pense pas dévoyer sa pensée. Il importe de comprendre que, là où vous dites « contre nature », le mot « contre coutume » suffirait. Persuadés de cela nous aborderons la question avec moins de prévention, je l'espère.
— Votre citation fait arme à deux tranchants; je la peux rétorquer contre vous : importées d'Asie ou d'Afrique en Europe, et d'Allemagne, d'Angleterre
ou d'Italie en France, les coutumes de pédérastie ont pu, de-ci de-là, nous contaminer quelque temps. Dieu merci ! le naturel et bon vieux fonds gaulois a toujours reparu, galant comme il convient, gaillard même au besoin, robuste'.
Corydon s'était levé et marcha quelques instants par la chambre sans rien dire. Il reprit enfin :
– Cher ami, je vous en supplie, ne faites pas intervenir ici une question de nationalisme. En Afrique où j'ai voyagé, les Européens se sont persuadés que ce vice est admis; l'occasion, la beauté de la race aidant, ils y donnent plus libre cours que dans leur pays d'origine; cela fait que, de leur côté, les musulmans sont convaincus que ces goûts leur viennent d'Europe...
– Laissez-moi croire cependant que l'exemple et l'entraînement jouent leur rôle; et les lois de l'imitation...
– Ne vous êtes-vous pas avisé qu'elles agissent aussi bien dans l'autre sens? Souvenez-vous du mot profond de La Rochefoucauld : 11 5 a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour. – Songez que, dans notre société, dans nos moeurs, tout prédestine un sexe à l'autre; tout enseigne l'hétérosexualité, tout y invite, tout y provoque, théâtre, livre, journal, exemple affiché des aînés, parade des salons, de la rue. Si l'on ne devient pas amoureux avec tout fa, c'est qu'on a été mal élevé, s'écrie plaisamment Dumas fils dans la préface de la Question d'Argent. Quoi! si l'adolescent cède enfin à tant de complicité ambiante, vous ne voulez pas supposer que le conseil ait pu guider son choix, la pression incliner, dans le sens prescrit, son désir! Mais si, malgré conseils, invitations, provocations de toutes sortes, c'est un penchant homosexuel qu'il manifeste, aussitôt vous incriminez telle lecture, telle influence; (et vous raisonnez de même pour un pays entier, pour un peuple); c'est un goût acquis, affirmez-vous; on le lui a appris, c'est sûr; vous n'admettez pas qu'il ait pu l'inventer tout seul.
– Je n'admets pas qu'il ait pu l'inventer s'il est sain, précisément parce que je ne reconnais ce goût pour spontané que chez les invertis, les dégénérés ou les malades.
– Eh quoi ! voici ce goût, ce penchant, que tout cache et que tout contrarie, qui n'a permission de se montrer ni dans les arts, ni dans les livres, ni dans la vie, qui tombe sous le coup de la loi dès qu'il s'affirme et qu'aussitôt vous clouez à un pilori d'infamie, en butte aux quolibets, aux insultes, au mépris presque universel...
– Calmez-vous ! calmez-vous ! Votre uraniste est un grand inventeur.
– Je ne dis pas qu'il invente toujours; mais je dis que, lorsqu'il imite, c'est qu'il avait envie d'imiter; que l'exemple flattait son goût secret.
– Décidément vous tenez à ce que ce goût soit inné.
– Tout simplement je le constate... Et me permettrez-vous de remarquer que ce goût, de plus, ne se peut guère hériter, pour cette spécieuse raison que l'acte même qui le transmettrait est nécessairement un acte d'hétérosexualité...
– La boutade est ingénieuse.
– Avouez qu'il faut que cet appétit soit bien fort, bien irrépressible, bien enfoncé dans la chair même, disons le mot : bien naturel, pour résister aux avanies
et ne point consentir enfin à disparaître. Il ressemble, ne trouvez-vous pas, à un jaillissement continu qu'ici à grand-peine on aveugle, qui resurgit un peu plus loin, dont on ne peut sécher la source. Sévissez, vous aurez beau faire! Comprimez! Opprimez! Vous ne supprimerez pas.

samedi, janvier 13, 2007

Ahem !

L'expression "French scholars" en psychanalyse a été utilisé par par moi en première fois,
en contre du terme "freud scholars" utilisé par C.Meyer dans Le livre noir de la psychanalyse.
Tapez donc "French scholars psychanalyse" sur Geoogle...

Hynapak (<45a909d2$0$5097$ba4acef3@news.orange.fr>)

vendredi, janvier 12, 2007

Un projet évangélique

Jésus passe son temps dans les évangiles à déplacer tous les gens qu’il rencontre, à les sortir de leur identité. Que l’identité soit infamante (comme celle du percepteur ou de la prostituée), “ bien vue ” par la norme de son temps (comme les juifs pieux) ou “ bien vue ” par les lecteurs auquel sont destinés les évangiles (comme les disciples que Jésus passe son temps à secouer).

Paul invite à abandonner les marqueurs identitaires du judaïsme mais n’incite pas à en fabriquer de nouveaux identifiant à la nouvelle religion. Comme l’écrit Alain Badiou (4) “ la vérité est diagonale au regard de tous les sous-ensemble communautaires, elle ne s’autorise d’aucune identité et n’en constitue aucune ”. Pourtant, deux mille ans plus tard, non seulement nous accumulons les marqueurs identitaires (hétéros-français-protestants-libéraux, par exemple) (5) mais nous voulons faire rentrer les autres – les gays en l’occurrence – dans l’identité que nous aurions choisi pour eux. Il y aurait le “ mauvais ” gay (la drag-queen, le sado-maso etc.) et le “ bon ” gay, clone de Bertrand Delanoë par exemple. Une partie des gays et lesbiennes jouent ce jeu, inventant une identité gaie ou juste une assimilation à l’identité hétéro. Dans les deux cas, enfermé identitairement de toute façon, comme l’hétéro l’est aussi. En opposition à cela, dans la lignée de Michel Foucault, est né dans les années 80 aux Etats-Unis, le mouvement Queer. David Halperin, un des théoriciens du Queer, explique (6) : “ A la différence de l’identité gay, qui bien que résolument conçue comme un acte d’affirmation, n’en reste pas moins ancrée dans le fait positif d’un choix d’objet homosexuel, l’identité queer n’a aucun besoin de se fonder sur une vérité quelconque ou sur une réalité stable. (…) Le queer ne délimite donc pas une positivité mais une position par rapport au normatif (…) Foucault conçoit l’homosexualité non pas comme une espèce nouvellement libérée d’êtres humains, mais comme une position marginale stratégique, à partir de laquelle il est possible d’entretenir et de créer de nouvelles formes de rapports à soi-même et aux autres ”. Pour Foucault reprenant la démarche grecque ancienne, “ l’œuvre à faire, explique Didier Eribon, ce sera alors la vie, qu’il s’agira de réinventer individuellement et collectivement, afin de n’être plus les mêmes que ce que nous étions, et d’échapper à ce qu’on fait de nous ”. Ne retrouve-t-on pas la structuration du sujets selon le “ non…mais ” que pointe Badiou chez Paul ? “ Structuration du sujet selon un “ non…mais ” dont il faut entendre qu’il n’est pas un état, mais un devenir (…) Car le “ non ” est dissolution potentielle des particularités fermées (dont “ loi ” est le nom), cependant que le “ mais ” indique la tâche, le labeur fidèle dont les sujets du processus ouvert par l’événement (dont le nom est “ grâce ”) sont les co-ouvriers ”. Seul bémol à cette citation de Badiou : l’événement n’est-il pas la résurrection du christ (“ mort et ressuscité ”), la “ traversée pascale ” dont on a vu qu’elle pouvait s’actualiser individuellement dans la sortie du placard ? De la modification des corps (piercing, body-building…) à l’invention de nouvelles formes de familles, d’un certain rythme de la phrase, du geste, à la création de nouvelles formes de fêtes et de musiques, ce “ labeur ” est bien un chemin collectif d’invention de soi-même qui est alors possible, un déplacement permanent de sa propre nature humaine, un exil créateur permanent ne s’arrêtant dans aucune identité. Regarder réellement la gay-pride, comme on prend le temps de regarder un paysage pour en saisir tous les détails, c’est alors prendre le risque de ne plus voir une foule d’homos se ressemblant tous mais de distinguer des personnes individuelles dans leur diversité, de voir qu’il y a quelque chose d’encore plus “ bizarre ” que ce que nous pensions : des individus qui inventent de nouvelles formes de natures humaines.

jeudi, janvier 11, 2007

Lacan homophobe ?

Si la théorie analytique assigne à l'Oedipe une fonction normativante,
rappelons nous que notre expérince nous apprend qu'il ne suffit pas
qu'elle conduise le sujet à un choix objectal, mais qu'il faut encore que
ce choix d'objet soit hétérosexuel.

Séminaire IV Seuil 1994 p 201

"fait une face du drame de l'homosexualité"
Séminaire I Seuil 1998 p341

"la relation intersubjective qui sous-tend le désir perevrs ne se
soutient que de l'anéantissement, ou bien du désir de l'autre,
ou bien du désir du sujet."

Ibid. p 342

"Les homosexuels, on en parle. Les homosexuels, on les soigne,
on ne les guérit pas. Et ce qu'il y a de plus formidable c'est qu'on ne
les guérit pas malgré qu'ils soient absolument guérissables."

Séminaire V Seuil 1998 p 207

"Nul point de vue culturaliste n'a ici à se faire valoir. Que l'on ne
vienne pas nous dire, sous prétexte que c'était une perversion reçue,
approuvée, voire fêtée, que ce n'était pas une perversion. L'homosexualité
n'en restait pas moins ce que c'est, une perversion." J. Lacan

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