Corydon
— J'avoue que je prends quelques précautions oratoires. Avant d'aborder la question, je cite Pascal et Montaigne.
— Qu'ont-ils bien à voir là-dedans?
— Tenez : ce sont deux phrases que je veux épingler en épigraphe; il me semble qu'elles posent la discussion sur un bon pied.
— Voyons ces citations.
— Vous connaissez celle de Pascal : J'ai grand-peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.
En effet, j'ai dû voir cela.
Je souligne le « j'ai grand-peur ».
Parce que?
Il me plaît qu'il soit effrayé. Je m'assure qu'il y a de quoi.
— Et voyons le Montaigne.
— Les lois de la conscience, que nous disons naître de la nature, naissent de la coutume.
— Je sais que vous avez de la lecture. On trouve ce qu'on veut, dans une bibliothèque bien faite, en cherchant bien. N'importe! pour une ligne échappée à Pascal, et que vous interprétez comme il vous plaît, vous avez beau front de vous abriter derrière lui!
— Croyez que je n'avais que l'embarras du choix. J'ai copié de lui d'autres phrases qui montrent que je ne fausse pas sa pensée. Lisez.
Il me tendit un feuillet où les mots suivants étaient transcrits :
La nature de l'homme est tout nature, omne animal. Il n'y a rien qu'on ne rende naturel. Il n'y a naturel qu'on ne fasse perdre.
— Ou si vous préférez :
— Il me tendit un autre feuillet, où je lus :
Sans doute que la nature n'est pas si uniforme. C'est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la nature; et quelquefois la nature la surmonte, et retient l'homme dans son instinct, malgré toute coutume, bonne ou mauvaise.
— Prétendez-vous que l'hétérosexualité soit simple affaire de coutume?
— Non point! Mais que nous jugeons selon la coutume en ne tenant pour naturel que l'hétérosexualité.
— Pascal serait flatté s'il savait à quelles fins vous le faites servir!
— Je ne pense pas dévoyer sa pensée. Il importe de comprendre que, là où vous dites « contre nature », le mot « contre coutume » suffirait. Persuadés de cela nous aborderons la question avec moins de prévention, je l'espère.
— Votre citation fait arme à deux tranchants; je la peux rétorquer contre vous : importées d'Asie ou d'Afrique en Europe, et d'Allemagne, d'Angleterre
ou d'Italie en France, les coutumes de pédérastie ont pu, de-ci de-là, nous contaminer quelque temps. Dieu merci ! le naturel et bon vieux fonds gaulois a toujours reparu, galant comme il convient, gaillard même au besoin, robuste'.
Corydon s'était levé et marcha quelques instants par la chambre sans rien dire. Il reprit enfin :
– Cher ami, je vous en supplie, ne faites pas intervenir ici une question de nationalisme. En Afrique où j'ai voyagé, les Européens se sont persuadés que ce vice est admis; l'occasion, la beauté de la race aidant, ils y donnent plus libre cours que dans leur pays d'origine; cela fait que, de leur côté, les musulmans sont convaincus que ces goûts leur viennent d'Europe...
– Laissez-moi croire cependant que l'exemple et l'entraînement jouent leur rôle; et les lois de l'imitation...
– Ne vous êtes-vous pas avisé qu'elles agissent aussi bien dans l'autre sens? Souvenez-vous du mot profond de La Rochefoucauld : 11 5 a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour. – Songez que, dans notre société, dans nos moeurs, tout prédestine un sexe à l'autre; tout enseigne l'hétérosexualité, tout y invite, tout y provoque, théâtre, livre, journal, exemple affiché des aînés, parade des salons, de la rue. Si l'on ne devient pas amoureux avec tout fa, c'est qu'on a été mal élevé, s'écrie plaisamment Dumas fils dans la préface de la Question d'Argent. Quoi! si l'adolescent cède enfin à tant de complicité ambiante, vous ne voulez pas supposer que le conseil ait pu guider son choix, la pression incliner, dans le sens prescrit, son désir! Mais si, malgré conseils, invitations, provocations de toutes sortes, c'est un penchant homosexuel qu'il manifeste, aussitôt vous incriminez telle lecture, telle influence; (et vous raisonnez de même pour un pays entier, pour un peuple); c'est un goût acquis, affirmez-vous; on le lui a appris, c'est sûr; vous n'admettez pas qu'il ait pu l'inventer tout seul.
– Je n'admets pas qu'il ait pu l'inventer s'il est sain, précisément parce que je ne reconnais ce goût pour spontané que chez les invertis, les dégénérés ou les malades.
– Eh quoi ! voici ce goût, ce penchant, que tout cache et que tout contrarie, qui n'a permission de se montrer ni dans les arts, ni dans les livres, ni dans la vie, qui tombe sous le coup de la loi dès qu'il s'affirme et qu'aussitôt vous clouez à un pilori d'infamie, en butte aux quolibets, aux insultes, au mépris presque universel...
– Calmez-vous ! calmez-vous ! Votre uraniste est un grand inventeur.
– Je ne dis pas qu'il invente toujours; mais je dis que, lorsqu'il imite, c'est qu'il avait envie d'imiter; que l'exemple flattait son goût secret.
– Décidément vous tenez à ce que ce goût soit inné.
– Tout simplement je le constate... Et me permettrez-vous de remarquer que ce goût, de plus, ne se peut guère hériter, pour cette spécieuse raison que l'acte même qui le transmettrait est nécessairement un acte d'hétérosexualité...
– La boutade est ingénieuse.
– Avouez qu'il faut que cet appétit soit bien fort, bien irrépressible, bien enfoncé dans la chair même, disons le mot : bien naturel, pour résister aux avanies
et ne point consentir enfin à disparaître. Il ressemble, ne trouvez-vous pas, à un jaillissement continu qu'ici à grand-peine on aveugle, qui resurgit un peu plus loin, dont on ne peut sécher la source. Sévissez, vous aurez beau faire! Comprimez! Opprimez! Vous ne supprimerez pas.

