autrefois, jadis et naguere



dimanche, mai 30, 1999

Attali, Cantor et le Web ! (1997)

Dans "Le Monde" daté du 7 Août 1997 Jacques Attali nous présente internet comme "le septième
continent" moteur d'une économie virtuelle créant des emplois réels, et nous invite,
nous Européens à conquérir ce continent, notre survie, selon lui, en dépendant.

Qu'on permette à l'un des pionniers de l'Internet en France d'exprimer un point de vue
différent, si non divergeant.

Il y a l'Internet, le réseau crée avec des financements militaires des Etats-Unis d'Amérique,
une des réponses du président Eisenhower au lancement du premier spoutnik par l'Union Soviétique,
qui a connu une croissance fulgurante dans le monde de l'éducation et de la recherche dans
les années 1980, puis dans l'industrie et le grand public dans les années 1990.

Alors est apparu le "World Wide Web" avec le protocole http développé au CERN, dans les années
1992. Et l'Internet a donné naissance à internet. L'Internet a été rendu possible grace au
travail désintéressé, à l'entraide, à l'enthousiasme, de dizaine de milliers d'Internautes,
qui ont mis en place une véritable économie virtuelle ou les produits proposés n'avaient pas
de prix, d'autant plus qu'ils étaient gratuits, mais dont les auteurs étaient récompensés
par l'estime d'une communauté nouvelle.

La toile a changée cela, l'Internet devenant internet et la métaphore d'un commerce mondialisé
sans entraves. La technologie du PUSH, évoquant pour les capitalistes le modèle réussi
de la publicité télévisuelle, connaît un grand succès au détriment de la technologie du
PULL, ou l'intelligence de l'Internaute prévalait. L'Internaute est devenu lui aussi
internaute, et surtout un consomateur, non pas virtuel mais potentiel.

De la meme facon que les travaux de Cantor ont permis à l'infini mathématique de passer
du statut d'infini potentiel à celui d'infini actuel, la toile va permettre le passage
d'une économie potentielle à une économie actuelle et bien réelle, qui va certainement
créer des emplois nouveaux, tout en participant à la disparition d'intermédiaires
devenus inutiles.

Un continent bien réeel est exclu de cette dynamique, l'Afrique, désert de connectivité, car
marché non solvable pour internet, mais pouvant, oh combien, profiter de l'Internet.

Le continent virtuel proposé par J. Attali est le continent égoiste des pays riches, le continent
d'internet, l'Internet ne s'y reconnait pas.

Puissent les Africains d'Afrique ne pas connaître le sort des Indiens d'Amérique dans la
découverte de ce septième continent.

Puissent les Internautes continuer à promouvoir la technologie de l'Internet dont le très
faible coût, par rapport aux technologies précédentes, et l'extraodinaire robustesse et
efficacité (l'Internet passe la ou la télécopie trépasse) doit permettre la croissance
économique forte des pays oubliés.

Le moteur de la croissance au XXI ème siècle, et ce serait la l'honneur de l'Europe, doit venir
d'un continent réel, l'Afrique.


Bruno Mannoni.

Internet tué par les marchés.

Quand ai-je écris cela ? Il y a des millions d'années ?

L’Internet tué par les marchés.

Depuis une dizaine d’années, l’Internet était pour beaucoup un espoir d’un monde plus humain, ou la logique géo-financière n’était pas le seul et unique mode de raisonnement.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir un réseau mis en place à l’aide de financement Etatique pour la communauté militaire, véhiculer une image d’éthique, de collaboration, de désintéressement, de rapprochement entre les peuples.

Le travail collaboratif de milliers d’Internautes désintéressés a donné des choses comme Linux, GNU, sendmail permettant une alternative aux produits du marché commercial, dominé par quelques multinationales.

D’ailleurs ces groupes pan-capitalistiques ignoraient superbement le phénomène Internet et proposaient leurs propres (façon de parler) produits.

Mais de marché de niche, l’Internet devenait marché de masse. Le gouvernement Américain décidait, au début des années 90, de supprimer l’aide de l’Etat au fonctionnement de la NSF-net pour rendre Internet au marché (vraisemblablement sous la pression d’opérateurs de télécommunications nés ou victimes de la loi anti-trust et à l’affût de nouvelles parts de marchés.)

Internet rendu aux marchés, les investisseurs néo-libéraux ont fait leur travail, et de métaphore de ce que pourrait être une mondialisation et un village global réussi Internet devient l’exemple d’une foire mondiale sans foi ni loi.

La logique (on devrait dire l’illogisme) des marchés, logique consistant à inverser cause et conséquence, fait le reste. Dans une économie ou tout le monde accepte sans broncher des postulats comme " les déficits créent le chômage " alors que c’est l’inverse et que les pan-capitalistes se jettent avec avidité sur les obligations à terme émises par les Etats pour financer ledit déficit (a l’encontre de leurs théories) les marchés font leur travail et capitalisent une start-up comme Netscape à plusieurs milliards de dollars pour un chiffre d’affaire de quelques millions.

Voilà l’image de la virtualité : une bulle géo-financière.

Les banques, instruments des marchés, dont la seule morale consiste à accepter dans leurs coffres l’or fondu des dents des victimes de l’holocauste nazi, poussent au commerce électronique et à la technique du PUSH bien plus massifiante que l’intelligence du PULL.

Les multi-nationales se mettent de la partie.

Une ombre entache la scène. Certaines informations contenues sur le réseau ne sont pas " économiquement correct " pour un marché de masse. Pornographie révisionisme, pédophilie ne peuvent rapporter de l’argent que s’il est blanchi dans une officine adéquate et comme le lingot provenant de la fusion des dents en or des juifs frappé d’un sceau de respectabilité.

Il faut donc légiférer, réglementer, pour éviter à ces sociétés pan-capitalistes d’être désignés du doigt par ceux qui ont encore une morale, le peuple qui vote (de moins en moins de gens votent d’ailleurs et aux USA le suffrage électoral s’apparente au suffrage censitaire).

Avec un cynisme parfait, celui qui permet d’expliquer que dans une économie néo-libérale qui produit de plus en plus de richesses il y a de plus en plus de pauvres et d’exclus, une alliance objective gouvernement multinationale voit le jour pour rendre l’Internet politiquement correct et éviter des mises en examen coûteuses pour des sociétés si respectables.

C’est pour cela que je ne veux ni d’une charte, ni d’un observatoire, ni rien.

Je ne veux rien.

La seule chance de salut pour l’Internet c’est les pays pauvres. Pays ignorés, cyniquement ignorés, par les pays développés. Le fait que les sociétés pharmaceutiques préfèrent investir des sommes considérables pour la mise au point d’un traitement de la crise migraineuse, dont comme on dit le marché est solvable, au lieu de chercher à éradiquer le paludisme, ne donne visiblement mal à la tête à personne. Le fait que les pays d’Afrique soient reliés par des liaisons à 64 k à l’Internet permet de respecter les discours généreux et humanistes du G7, mais l’humanisme et la générosité ne dépasse pas le stade du discours et ne le dépassera qu’en cas de marché devenant solvable.

L’Internet des riches me fait mal.

L’Internet participant à une logique dévastatrice de réduction des coûts, laissant de coté les exclus, mettant en place des monopoles qui vont dès qu’ils seront assez forts revenir sur des acquis (communication locale gratuite pour l’Internet par exemple) au nom d’un progrès qui n’est que rétrograde me fait pleurer.

J’en ai rêvé, le néolibéralisme a transformé mon rêve en cauchemar.

Devant un tel gâchis, la seule position juste c’est la dissidence.

Pas de charte, pas d’observatoire, pas de compromis.





Bruno Mannoni.

(Ces propos n’engagent que moi).

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