autrefois, jadis et naguere



vendredi, janvier 12, 2007

Un projet évangélique

Jésus passe son temps dans les évangiles à déplacer tous les gens qu’il rencontre, à les sortir de leur identité. Que l’identité soit infamante (comme celle du percepteur ou de la prostituée), “ bien vue ” par la norme de son temps (comme les juifs pieux) ou “ bien vue ” par les lecteurs auquel sont destinés les évangiles (comme les disciples que Jésus passe son temps à secouer).

Paul invite à abandonner les marqueurs identitaires du judaïsme mais n’incite pas à en fabriquer de nouveaux identifiant à la nouvelle religion. Comme l’écrit Alain Badiou (4) “ la vérité est diagonale au regard de tous les sous-ensemble communautaires, elle ne s’autorise d’aucune identité et n’en constitue aucune ”. Pourtant, deux mille ans plus tard, non seulement nous accumulons les marqueurs identitaires (hétéros-français-protestants-libéraux, par exemple) (5) mais nous voulons faire rentrer les autres – les gays en l’occurrence – dans l’identité que nous aurions choisi pour eux. Il y aurait le “ mauvais ” gay (la drag-queen, le sado-maso etc.) et le “ bon ” gay, clone de Bertrand Delanoë par exemple. Une partie des gays et lesbiennes jouent ce jeu, inventant une identité gaie ou juste une assimilation à l’identité hétéro. Dans les deux cas, enfermé identitairement de toute façon, comme l’hétéro l’est aussi. En opposition à cela, dans la lignée de Michel Foucault, est né dans les années 80 aux Etats-Unis, le mouvement Queer. David Halperin, un des théoriciens du Queer, explique (6) : “ A la différence de l’identité gay, qui bien que résolument conçue comme un acte d’affirmation, n’en reste pas moins ancrée dans le fait positif d’un choix d’objet homosexuel, l’identité queer n’a aucun besoin de se fonder sur une vérité quelconque ou sur une réalité stable. (…) Le queer ne délimite donc pas une positivité mais une position par rapport au normatif (…) Foucault conçoit l’homosexualité non pas comme une espèce nouvellement libérée d’êtres humains, mais comme une position marginale stratégique, à partir de laquelle il est possible d’entretenir et de créer de nouvelles formes de rapports à soi-même et aux autres ”. Pour Foucault reprenant la démarche grecque ancienne, “ l’œuvre à faire, explique Didier Eribon, ce sera alors la vie, qu’il s’agira de réinventer individuellement et collectivement, afin de n’être plus les mêmes que ce que nous étions, et d’échapper à ce qu’on fait de nous ”. Ne retrouve-t-on pas la structuration du sujets selon le “ non…mais ” que pointe Badiou chez Paul ? “ Structuration du sujet selon un “ non…mais ” dont il faut entendre qu’il n’est pas un état, mais un devenir (…) Car le “ non ” est dissolution potentielle des particularités fermées (dont “ loi ” est le nom), cependant que le “ mais ” indique la tâche, le labeur fidèle dont les sujets du processus ouvert par l’événement (dont le nom est “ grâce ”) sont les co-ouvriers ”. Seul bémol à cette citation de Badiou : l’événement n’est-il pas la résurrection du christ (“ mort et ressuscité ”), la “ traversée pascale ” dont on a vu qu’elle pouvait s’actualiser individuellement dans la sortie du placard ? De la modification des corps (piercing, body-building…) à l’invention de nouvelles formes de familles, d’un certain rythme de la phrase, du geste, à la création de nouvelles formes de fêtes et de musiques, ce “ labeur ” est bien un chemin collectif d’invention de soi-même qui est alors possible, un déplacement permanent de sa propre nature humaine, un exil créateur permanent ne s’arrêtant dans aucune identité. Regarder réellement la gay-pride, comme on prend le temps de regarder un paysage pour en saisir tous les détails, c’est alors prendre le risque de ne plus voir une foule d’homos se ressemblant tous mais de distinguer des personnes individuelles dans leur diversité, de voir qu’il y a quelque chose d’encore plus “ bizarre ” que ce que nous pensions : des individus qui inventent de nouvelles formes de natures humaines.

PageRank Live: